Essais & idées

Baucis et Philémon, ou la leçon oubliée

Publié le : 20/05/2026

Baucis et Philémon ne demandèrent pas la richesse, ni la gloire, ni l’immortalité. Ils demandèrent à ne jamais laisser l’autre seul face à la mort. Vieillir dignement, c’est conserver la capacité de choisir, de s’affilier, de jouer, de participer à la vie de la cité. Cela suppose des conditions matérielles, sociales et relationnelles que ni le marché ni l’État, seuls, ne peuvent garantir.

Il nous faut donc un nouveau pacte. Non pas celui de l’assurance — le « je cotise aujourd’hui pour être aidé demain » qui, au passage, est souvent incompris — mais celui de la réciprocité vivante : je m’implique aujourd’hui dans la vie de ceux qui sont vulnérables, parce que je reconnais que je le serai moi-même, et que c’est dans cet engagement que réside la richesse véritable d’une société. Peut-être ici, les Français auraient aussi l’opportunité de comprendre ce qu’est la retraite par répartition : l’instantanéité du partage repose sur une démographie équilibrée et en croissance. Le défi de notre génération n’est pas de vieillir moins vite. C’est d’apprendre à vieillir ensemble.

Il était une fois, dans les montagnes de Phrygie, un couple de paysans si pauvres qu’ils n’avaient pour tout bien qu’une chaumière à demi effondrée. Un soir, deux voyageurs épuisés frappèrent à leur porte. Nul autre dans le village ne les accueillit. Baucis et Philémon, eux, partagèrent leur maigre repas, leur vin coupé d’eau, leur feu. Les voyageurs étaient Jupiter et Mercure. En récompense de leur hospitalité, les dieux leur accordèrent un vœu. Ils demandèrent à ne jamais être séparés. Ils moururent ensemble, et furent transformés en deux arbres entrelacés — un chêne et un tilleul — dont les branches se rejoignaient au-dessus du seuil.

Ovide raconte cette histoire dans les Métamorphoses. Elle a traversé vingt siècles. Cette longévité nous dit quelque chose d’essentiel sur la condition humaine : la vulnérabilité n’est pas une honte. Elle est le fondement même du lien. Ce que Baucis et Philémon ont offert aux dieux déguisés en mendiants, ce n’est pas de la charité. C’est de la reconnaissance. Nous sommes tous, à un moment ou à un autre, le voyageur épuisé qui frappe à la porte.

Aujourd’hui, un quart de la société française (les +60 ans) frappe à la porte de l’autre moitié. La société vieillit à une vitesse vertigineuse – et toute une partie de notre population ne sait pas encore si on va lui ouvrir.

La grande transformation démographique, ou notre « révolution agricole »

Il y a environ 12 000 ans, l’humanité a traversé ce que les historiens appellent la révolution néolithique : le passage de sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs à des communautés sédentaires d’agriculteurs. Ce basculement était certes technique mais aussi anthropologique. Il a reconfiguré les liens de solidarité, réinventé la famille, inventé le village, transformé notre rapport à la vulnérabilité et à la dépendance. Les personnes âgées, qui n’étaient souvent qu’un fardeau pour des groupes en mouvement perpétuel, devinrent soudain des ressources précieuses : gardiennes de la mémoire, du savoir agricole, de la transmission.

Nous vivons aujourd’hui une transformation de même ampleur. Les chiffres sont implacables. En France, les plus de 65 ans représentent déjà 21 % de la population ; ils seront 26 % en 2050, soit près d’un Français sur trois. En Europe, on comptera d’ici 2070 deux actifs pour un retraité, contre quatre aujourd’hui. À l’échelle mondiale, l’OMS estime que le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans doublera pour atteindre 2,1 milliards d’ici 2050. Et selon une étude de l’INSEE publiée en 2023, plus de 8 millions de Français souffrent déjà de solitude chronique – dont une part croissante de personnes âgées.

Qui voudrait faire demi-tour ? La question n’est pas de savoir si la transition aura lieu. Elle est de savoir quelle civilisation nous voulons construire à l’autre bout.

Or, face à ce défi, notre modèle dominant reste fondé sur une illusion : celle de l’autonomie absolue de l’individu. Nous avons érigé en valeur suprême la capacité à se suffire à soi-même – et nous avons construit des institutions (les EHPAD, les résidences médicalisées, les services à domicile atomisés) qui organisent la dépendance comme une anomalie à gérer, un problème à externaliser. Ce faisant, nous avons rompu le fil de Baucis et Philémon.

Emmanuel Levinas l’avait compris avant tout le monde. Dans Totalité et Infini (1961), il posait que l’éthique commence non pas par le cogito cartésien – je pense, donc je suis – mais par le visage de l’Autre. « Le visage s’ouvre à moi et m’appelle« , écrit-il. La vulnérabilité de l’autre est ce qui fonde mon humanité. En détournant le regard des visages vieillissants, nous ne protégeons pas notre confort. Nous nous amputons d’une part de nous-mêmes.

La dépendance aux âges avancés de la vie nous permet de jeter un regard progressiste sur notre société et notre morale occidentale : ce n’est pas l’autonomie qui est le sommet de la maturité éthique, c’est la capacité à reconnaître et à assumer notre interdépendance. Nous ne naissons pas autonomes et nous ne mourons pas autonomes. Et entre les deux, comme chacun le sait, nous ne le sommes que partiellement, provisoirement.

La révolution que nous devons accomplir est donc d’abord culturelle. C’est une chance formidable, elle ne coûte rien aux finances publiques. Pas de débat technique nécessaire pour argumenter de l’utilisation d’une quote-part de CSG pour financer telle ou telle réforme. Une politique progressiste consiste simplement à réhabiliter la vulnérabilité non comme une défaillance, mais comme une condition universelle – et à en tirer les conséquences politiques, économiques et architecturales.

C’est là qu’intervient la question de l’habitat.

Le modèle dominant du « chez soi » en France – la maison individuelle, l’appartement isolé, l’entrée personnelle – est un produit de la modernité. Il incarne une conception de l’individu souverain qui s’est imposée avec la révolution industrielle et l’urbanisation massive du XXe siècle. L’excellente exposition en cours au Musée des Arts décoratifs sur l’intimité d’un hôtel particulier du XVIIIème siècle est en cela intéressante : une projection avec les habitudes d’autres continents aurait permis de surligner à quel point est ancré dans notre société l’idée d’un confort, parfois de classe, souvent individuel, Mais ce modèle est en train de montrer ses limites avec violence. Qui aimerait finir ses jours sans une main aimante et rassurante au moment fatidique ? Un senior sur trois vivant seul déclare ne pas avoir de contact humain régulier en dehors des soignants. L’isolement est devenu un facteur de mortalité comparable au tabagisme.

À l’inverse, les expériences d’habitat partagé ou intergénérationnel – coliving, habitat groupé, colocations séniors – révèlent quelque chose que l’on savait depuis Aristote : l’homme est un animal politique, c’est-à-dire un être fait pour vivre avec. Dans Les Politiques, Aristote distingue la simple survie (zôê) de la vie bonne (bios). L’habitat partagé, quand il est bien conçu, ne fait pas que résoudre un problème logistique, il crée les conditions de la bios : des repas partagés, des services mutualisés, une vigilance bienveillante, une présence.

Ce n’est pas un retour en arrière nostalgique. C’est une innovation sociale de premier plan. L’habitat partagé est peut-être la révolution architecturale qui correspond à notre révolution démographique – ce que l’agriculture fut pour le Néolithique : une réponse créative à une contrainte inédite.

Vers une civilisation du soin

Baucis et Philémon ne demandèrent pas la richesse, ni la gloire, ni l’immortalité. Ils demandèrent à ne jamais laisser l’autre seul face à la mort. Vieillir dignement, c’est conserver la capacité de choisir, de s’affilier, de jouer, de participer à la vie de la cité. Cela suppose des conditions matérielles, sociales et relationnelles que ni le marché ni l’État, seuls, ne peuvent garantir.

Il nous faut donc un nouveau pacte. Non pas celui de l’assurance – le « je cotise aujourd’hui pour être aidé demain » qui, au passage, est souvent incompris – mais celui de la réciprocité vivante : je m’implique aujourd’hui dans la vie de ceux qui sont vulnérables, parce que je reconnais que je le serai moi-même, et que c’est dans cet engagement que réside la richesse véritable d’une société. Peut-être ici, les Français auraient aussi l’opportunité de comprendre ce qu’est la retraite par répartition : l’instantanéité du partage repose sur une démographie équilibrée et en croissance. Le défi de notre génération n’est pas de vieillir moins vite. C’est d’apprendre à vieillir ensemble.

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