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Pour un New Deal Senior

Publié le : 22/02/2021

Imposer un âge unique de départ à la retraite n’a plus de sens alors que les seniors n’ont jamais été aussi pluriels, estime Ludovic Subran, chef économiste du groupe Allianz. Dans cet interview, il écorne au passage une idée reçue : un senior qui reste en activité ne prive pas un jeune d’emploi.

Au regarde de l’allongement de l’espérance de vie, à quel âge devrait être fixé le départ à la retraite ?

Ludovic Subran : Décider d’un âge unique de départ à la retraite n’a plus de sens aujourd’hui. Et si l’on demandait plutôt leur avis aux personnes concernées ? Certains seniors arrivent à la soixantaine épuisés par une vie de labeur ; d’autres sont en pleine forme et veulent rester dans l’effervescence de la vie active ; d’autres encore préfèrent tirer un trait sur une vie professionnelle qui ne leur plaît plus tout en restant actifs…

Les seniors n’ont jamais été aussi pluriels : on ne peut décider de leur âge de départ à la retraite sans tenir compte de leur état de santé, des conditions de travail qu’ils ont connues, de leur niveau de vie et, bien entendu, de leurs aspirations.

Comment assouplir la transition entre vie active et retraite ?

LS : En arrêtant, précisément, d’avoir une approche trop rigide ! Un an et demi avant la crise sanitaire, ma mère – aide-soignante – a dû se battre pour continuer à travailler dans l’hôpital qui l’avait mise à la retraite à 62 ans. Elle en avait envie, ses patients en avaient besoin, et personne ne semblait connaître le droit administratif. Elle a pu rester et, en 2020, contribuer à l’effort de guerre. Elle n’a pas pris de vacances cet été pour rester sur le front !

Je ne dis pas que tout le monde devrait en faire autant. Mais quand je vois le niveau d’engagement des seniors dans les activités bénévoles ou associatives, je me dis qu’il devrait y avoir des sas entre la vie active et la retraite.

Sous quelle forme ?

LS : On pourrait valoriser le bénévolat par le biais d’incitations fiscales. Ou créer un nouveau statut d’autoentrepreneur senior, exonéré de cotisations retraite. Ou bien encore réorienter les financements destinés aux plans de départ en préretraite vers des activités créatrices d’emplois.

Soyons imaginatifs ! Il ne s’agit pas seulement d’inventer de nouveaux statuts. Il faut aussi trouver les moyens de mettre les seniors qui veulent rester actifs en relation avec les entités qui en ont besoin. À la manière du Crous, qui permet aux étudiants de trouver un job ou un logement.

Pour quels types d’activités ?

LS : Dans les secteurs de l’éducation, de la culture ou des services sanitaires et sociaux, les besoins sont colossaux. Mais le service public va avoir de plus en plus de mal à y répondre à mesure que ses marges de manœuvre budgétaires se réduisent. Il s’agit là d’un enjeu partagé par toutes les économies développées. L’économiste américaine Anne-Marie Slaughter l’aborde en proposant un nouvel arbitrage entre le temps de travail rémunéré et l’engagement personnel : à ses yeux, le « care » (le fait de prendre soin des autres) est aussi important que la « career » (carrière).

Comment intégrer cette nouvelle offre de travail dans une économie de sous-emploi ?

LS : Tordons le cou à une idée reçue : non, un senior qui reste en emploi ne prend pas la place d’un jeune sur le marché du travail. Toutes les études montrent que c’est faux : les jeunes et les seniors n’occupent pas les mêmes emplois.

Au contraire, on a vu pendant la crise du Covid-19 que les entreprises les plus inclusives sont aussi les plus résilientes. Des entreprises inclusives avec les seniors, ce sont des entreprises qui investissent dans leur carrière et leur formation ; des entreprises capables d’adapter leurs espaces de travail pour mettre les seniors à l’abri des nuisances de l’open space ; des entreprises qui s’engagent contre la fracture numérique…

Ces engagements bénéficient à tous : durant le confinement, les seniors ont certes eu plus de mal que les jeunes à s’adapter au « tout distanciel ». Mais les parents en télétravail ont pu leur confier leurs enfants à garder.


Ludovic Subran est Chef économiste du groupe Allianz, membre du CAE (Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre)

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