Un nouveau rapport de la DREES sur les besoins futurs en hébergement pour personnes âgées illustre les défis inédits de main d’œuvre et d’accompagnement que pose le vieillissement de la population. La France vieillit comme jamais, et pour maintenir les pratiques actuelles d’accueil en établissement pour personnes âgées, il faudra créer 365 000 places supplémentaires d’ici 2050. Sans capacités nouvelles, près de 700 000 personnes âgées dépendantes devront rester à domicile ou dans des habitats intermédiaire.
Les projections traduisent l’ampleur du vieillissement en cours. La France comptera, en 2050, près de 23 millions de personnes âgées de 60 ans ou plus, soit cinq millions de plus qu’en 2021. Surtout, le nombre de seniors en perte d’autonomie progresserait de 36 % par rapport aux années 2020. Si la dépendance (perte d’autonomie, capacités motrices et cognitives réduites, handicap) intervient de plus en plus tard (l’entrée moyenne se situe aujourd’hui autour de 83 ans), elle progresse ensuite avec l’âge.
Environ 20 % des personnes de 85 ans perçoivent l’allocation personnalisée d’autonomie, une aide financière destinée à soutenir les personnes âgées dépendantes en leur apportant du matériel adapté ou des services à domicile, une proportion qui bondit à 63 % à 95 ans. Cette accélération avec l’âge explique pourquoi l’allongement de l’espérance de vie, même modeste, se traduit mécaniquement par une forte hausse des besoins d’accompagnement, et donc un problème budgétaire à venir.
Ces besoins surviennent alors que les établissements d’accueil connaissent déjà de graves difficultés économiques. Les données de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie montrent qu’en 2023, près de sept structures d’accueil étaient déficitaires. Plus de 42 % affichaient même une capacité d’autofinancement négative, signe que leurs recettes ne suffisent plus à couvrir les charges courantes. Une autre enquête menée par la Fédération hospitalière de France auprès de plus de 800 Ehpad publics confirme cette dégradation. En 2024, plus de 70 % d’entre eux restaient en déficit malgré la prolongation d’aides exceptionnelles.
Dans ce contexte, l’ouverture de centaines de milliers de nouvelles places apparaît complexe. D’autant que le vieillissement ne touchera pas uniformément le territoire. Les besoins progresseront plus fortement dans l’ouest de la France, en Île-de-France hors Paris et dans les départements d’outre-mer. Ces zones, historiquement plus jeunes, cumulent vieillissement local et arrivée de retraités quittant les grandes métropoles ou le nord-est du pays. Cette géographie contrastée impose une double contrainte aux territoires concernés : développer simultanément les capacités d’accueil en établissement et renforcer l’aide à domicile, tout en affrontant des contraintes budgétaires communes à l’ensemble du secteur, ainsi qu’un manque de main-d’œuvre jeune.
La branche Autonomie face à ses limites
Ce rapport vient interroger notre capacité à relever le défi de l’autonomie alors que la cinquième branche de la sécurité sociale, qui vient de lui être dédiée, n’est toujours pas financée à terme. Dans un rapport publié en mai 2025, la Cour des comptes a jugé sa création « inaboutie », y voyant davantage un transfert comptable qu’une véritable extension de la protection sociale. Au-delà du financement, les magistrats pointent des leviers d’action limités, une attractivité toujours défaillante des métiers du secteur et un soutien insuffisant aux aidants familiaux.
Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 tente d’apporter des réponses, avec un budget en hausse de 3,5 % à 43,5 milliards d’euros, et 250 millions dédiés au recrutement de 4 500 professionnels supplémentaires en Ehpad – un premier pas vers l’objectif de 50 000 postes d’ici 2030. Mais ces efforts budgétaires, bien que réels, n’abordent pas la question structurelle du modèle d’accompagnement.
L’urgence d’anticiper
Promis depuis 2018 par Emmanuel Macron et ses prédécesseurs, le plan grand âge devait enfin être présenté le 12 février dernier. Il a été une nouvelle fois reporté, après le départ annoncé de la ministre déléguée à l’Autonomie, Charlotte Parmentier-Lecocq. Sans loi de programmation, le pays continue de naviguer à vue, alors même que les besoins sont parfaitement documentés et les risques identifiés.
Face à ces impasses, des pistes de réforme émergent. Dans une tribune publiée dans Le Monde, l’économiste Frédéric Bizard propose de faire du maintien à domicile le modèle dominant pour répondre aux besoins croissants d’ici à 2030. Privilégier le soutien à domicile pourrait générer, selon lui, jusqu’à 12 milliards d’euros d’économies à l’horizon 2050, tout en améliorant la qualité de vie des personnes âgées. Cette piste présente toutefois ses limites : de nombreuses personnes dépendantes ne peuvent rester chez elles faute d’aidant ou de logement adapté.
Le Japon, confronté à un vieillissement plus avancé, offre un aperçu de ce qui attend la France. Aujourd’hui, 11 % de la population nippone a plus de 80 ans. Le pays compte déjà environ 4,7 millions de personnes atteintes de démence et 5,6 millions souffrant de troubles cognitifs légers. Pour y répondre, Tokyo a engagé dès les années 2000 une transformation en profondeur de son système de prise en charge, misant sur la robotique d’assistance, le maintien à domicile renforcé. Des solutions qui offrent à la France autant de pistes à explorer, avec l’avantage d’un délai supplémentaire pour anticiper. Reste à savoir si les pouvoirs publics sauront saisir cette fenêtre d’action avant que le mur démographique ne rende les ajustements plus coûteux et plus difficiles.