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3 questions à Saskia Fiszel

Publié le : 01/04/2026

Le baromètre ViveS Média 2026 révèle que les femmes suivent leurs finances avec autant de rigueur que les hommes, mais qu’elles se sentent moins outillées et peinent davantage à en parler. Vous avez construit une communauté de 70 000 abonnés autour de l’éducation financière. Est-ce que vous retrouvez cette réalité chez vos lectrices et quels sont, selon vous, les leviers pour changer ça ?

Aujourd’hui, 80 % de nos lecteurs ont moins de 40 ans, et 53 % sont des femmes. C’est une courte majorité, mais elle est rare sur des sujets financiers. Les raisons de cette rareté sont finalement assez connues ; nous les avions détaillées dans une newsletter Spoune sur le Gender Investing Gap.

La principale, c’est la représentation. Très peu de femmes parlent de finances en public. Et ceux qui les accompagnent sur ces sujets sont souvent eux-mêmes porteurs de biais : ils considèrent, parfois sans s’en rendre compte, que les femmes ont encore à « prendre leur place » sur les sujets d’éducation financière. Ces biais commencent à l’école, dans les familles, dans les couples. Certaines de nos lectrices nous ont confié avoir essuyé des remarques de leur banquier du type : « Pourquoi vous voulez acheter seule ? » Pour ma part, j’incarne Spoune sur ce sujet de l’accessibilité, même si nous sommes un duo associé homme-femme. La représentation, ça compte !

Pour agir, deux leviers me semblent essentiels.

Le premier, c’est le congé parental égalitaire. Les femmes gagnent moins, ont des carrières plus hachées, et prennent davantage de pauses professionnelles. Mécaniquement, elles s’intéressent moins à l’argent ; non par désintérêt, mais parce que leur situation les y amène. Pensez à l’écart entre congé maternité et congé paternité : pendant les trois mois passés quasiment seule avec le bébé, la mère devient le parent qui réduit son temps de travail, gagne moins, et que la crèche appelle en premier. À partir du moment où on résout la question du congé parental, on résout aussi, en grande partie, celle de l’égalité salariale et des opportunités professionnelles.

Le second, c’est de dégenrer l’éducation financière. Chez Spoune, nous ne donnons pas de conseils spécifiques aux femmes ou aux hommes. Nous proposons des modes d’emploi, des outils, en veillant à ne pas les orienter de façon biaisée. L’enjeu, c’est d’adopter une posture d’accompagnateur et de pédagogue. Je pense que l’éducation financière est d’abord un sujet générationnel. Ce qu’on observe chez nos lecteurs, c’est un fort besoin de thèmes ancrés dans le réel : acheter ou louer ? Combien coûte vraiment un enfant ? Gagnerait-on vraiment plus en étant freelance ? Ce sont plutôt des thèmes générationnels, et je pense qu’il faut aller vers ceci.

L’étude montre que les femmes plébiscitent l’immobilier comme placement prioritaire, avant tout pour sécuriser leur propre toit. Pensez-vous que l’accession à la propriété est un levier particulièrement puissant d’émancipation ?

L’immobilier, c’est un placement dans lequel on dort. Investir dans la pierre est sans doute la façon la plus accessible de se construire un patrimoine : pas besoin d’être financier ni d’être investisseur. C’est là que se passe quelque chose de presque magique, économiquement parlant. D’une part, accéder à la propriété, c’est sortir de la « trappe à loyer » et commencer à construire quelque chose. Ce n’est pas la plus-value immobilière qui vous enrichit en premier lieu ; c’est simplement le fait de ne plus verser chaque mois de l’argent à fonds perdus. D’autre part, l’emprunt immobilier est la seule façon pour les particuliers d’accéder au fameux effet de levier, un effet démultiplicateur de richesse (voir notre Spoune sur le sujet).C’est pour ça que c’est le levier le plus puissant de création de patrimoine. Et ça, c’est particulièrement important de le dire aux femmes !

Il faut réussir à penser l’accession à la propriété de façon dégenrée. Être une femme ne devrait constituer aucun frein. Les biais qui existent (le banquier qui s’étonne, l’entourage qui questionne) n’ont aucune raison d’être si on les examine rationnellement. La meilleure façon d’y résister, c’est de passer à l’action. Un point de vigilance, néanmoins, pour celles qui achètent en couple : acheter à 50/50. Sinon, en cas de séparation, l’homme repart avec ce qu’il a investi (souvent le bien immobilier) et la femme avec beaucoup moins – c’est la fameuse théorie du pot de yaourt.

Plus largement, ce sont les jeunes aujourd’hui qui paient le prix fort de la crise du logement. Une génération entière semble prise en étau entre des loyers qui absorbent toute capacité d’épargne et un accès à la propriété réservé à ceux qui peuvent compter sur un héritage. Quelles sont les solutions que vous identifiez ?

Quelques chiffres d’abord, parce qu’ils disent tout. En 25 ans, l’immobilier en France a augmenté 14 fois plus vite que les salaires. Les banques ont durci leurs exigences d’apport. L’âge moyen du premier achat immobilier est passé de 27 ans à 36 ans. Et le salarié médian dans les grandes villes a perdu, en moyenne, un mètre carré par an (donc deux chambres d’enfants en un quart de siècle).

Il faut aussi regarder en face la réalité du marché. À Paris, six appartements sur dix appartiennent à des multi-propriétaires qui possèdent déjà cinq biens ou plus. En France, les 10 % des ménages les plus aisés détiennent la moitié du patrimoine immobilier. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est le résultat direct de politiques publiques qui ont longtemps favorisé l’investissement locatif au détriment des primo-accédants.

Concrètement, pour accéder à la propriété aujourd’hui, il faut soit avoir beaucoup épargné, soit gagner très bien sa vie, soit être aidé par ses parents. En dehors de ces trois chemins balisés, peu de solutions existent.

La bonne nouvelle, c’est que le sujet est enfin pris au sérieux politiquement : un grand plan de relance pour le logement a été annoncé en janvier. Mais ce plan mérite d’être repensé. En l’état, il continue d’orienter les incitations publiques vers des propriétaires déjà établis qui investissent pour louer (sur un marché déjà saturé) plutôt que vers des jeunes qui souhaitent s’installer durablement. C’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire.

Les leviers existent pourtant. On pourrait renforcer et élargir le prêt à taux zéro, aujourd’hui trop restrictif (à Paris, il est quasiment inaccessible sauf conditions très spécifiques). On pourrait défiscaliser temporairement les intérêts sur l’achat d’une première résidence principale. On pourrait soutenir les solutions innovantes de propriété partagée, comme ce que nous faisons chez Virgil, ou comme le bail réel solidaire.

Ce qu’il faut, au fond, c’est une vraie synergie entre leviers publics et privés, orientée vers un objectif clair : aider les jeunes actifs qui ne sont pas héritiers à devenir propriétaires.

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