En février 2025, Bill Gates annonçait que d’ici 2035, l’intelligence artificielle rendrait les humains superflus dans la plupart des professions, des enseignants aux médecins. Une prédiction audacieuse, qui résonne dans un contexte d’inquiétude croissante. Selon une étude ADP menée auprès de 38 000 travailleurs à travers le monde, dont 1 000 en France, un tiers des salariés craignant d’être remplacés par l’IA recherche activement un nouvel emploi.
Les technologies ont toujours transformé le travail : aujourd’hui, six emplois sur dix n’existaient pas et n’auraient pas pu être imaginés en 1940. Ce qui distingue la révolution de l’intelligence artificielle des précédentes, c’est moins son ampleur – encore incertaine – que la façon dont elle redistribue les opportunités. Une étude de l’université Stanford publiée en 2024 apporte un nouvel éclairage : si l’impact de l’IA sur le marché du travail mérite d’être nuancé, ses effets diffèrent sensiblement selon les générations.
Les données rassemblées par les chercheurs de Stanford révèlent un phénomène singulier. Dans les métiers les plus exposés à l’IA (développement informatique, service client, certaines fonctions administratives) les 22-25 ans ont vu leurs opportunités d’emploi reculer de 13 % depuis fin 2022, date du lancement de ChatGPT. Dans ces mêmes professions, les travailleurs expérimentés ont continué leur progression, enregistrant une croissance de 6 à 9 %.
L’analyse statistique des chercheurs corrobore ce constat après avoir neutralisé les facteurs conjoncturels propres à chaque entreprise. Plus révélateur encore : l’économie américaine continue de générer des emplois à un rythme soutenu, mais cette dynamique profite moins qu’auparavant aux nouveaux entrants. Depuis fin 2022, leur courbe d’emploi stagne. Dans les secteurs peu exposés à l’IA, en revanche, ces mêmes jeunes enregistrent une progression comparable à celle de leurs aînés.
Cette fracture générationnelle s’explique par la nature des compétences que l’IA sait reproduire. Les algorithmes excellent dans le traitement de connaissances théoriques et de tâches codifiables – précisément ce que maîtrisent les jeunes diplômés à leur sortie de formation. Un développeur junior connaît les langages de programmation, les frameworks, les bonnes pratiques documentées. Autant de savoirs explicites que l’IA peut désormais mobiliser efficacement.
À l’inverse, comme le souligne l’étude de Stanford, l’IA peine encore à reproduire les « connaissances tacites » qui s’accumulent au fil d’une carrière. Ces compétences invisibles, difficilement formalisables, constituent aujourd’hui un avantage décisif pour les professionnels expérimentés.
D’autres travaux invitent à tempérer ce diagnostic. The Economist relève des données qui vont dans un sens différent. L’Economic Innovation Group, un think tank américain, calcule qu’entre 2022 et mi-2025, le taux de chômage pour le cinquième des travailleurs les plus exposés à l’IA n’a augmenté que de 0,3 point de pourcentage, contre près d’un point pour les moins exposés. Les chercheurs du Yale Budget Lab ne détectent quant à eux « aucun signe de perturbation technologique » majeure en examinant l’évolution de la composition des emplois depuis le lancement de ChatGPT.
Comment expliquer ces résultats contradictoires ? Une hypothèse plausible : les secteurs qui emploient massivement des diplômés (information, médias, conseil, comptabilité) ont connu une expansion exceptionnelle en 2021 et 2022. Le récent ajustement n’apparaîtrait donc pas comme un bouleversement structurel lié à l’IA, mais comme un retour progressif à la normale. L’explosion des startups technologiques avait entraîné un recrutement massif ; même le développement logiciel, pourtant très exposé à l’IA, suit aujourd’hui un schéma classique d’accélération puis de ralentissement.
L’expérience comme nouvel atout
Au-delà des débats sur l’ampleur réelle de la transformation, une tendance se dessine avec netteté : dans un environnement où l’IA absorbe les tâches les plus standardisables, l’expérience professionnelle acquiert une valeur renouvelée. Les seniors, parfois perçus comme les premières victimes potentielles de l’automatisation, pourraient bien se révéler les bénéficiaires inattendus de cette évolution.
Nombre d’entre eux exercent dans des professions où l’IA joue un rôle complémentaire plutôt que substituable : encadrement, formation, conseil, gestion technique. Des métiers où le jugement, la capacité d’arbitrage et l’intelligence relationnelle demeurent centraux.
Pour les jeunes générations, cette transformation s’ajoute à d’autres défis déjà documentés : accès difficile au logement, précarisation de certains parcours d’entrée dans l’emploi, recul de l’âge d’accès à l’autonomie financière. L’intelligence artificielle ne bouleverse pas radicalement la donne, mais elle modifie les critères de valorisation sur le marché du travail, privilégiant l’expérience accumulée sur les connaissances fraîchement acquises.
La question qui se pose alors n’est pas tant de savoir si l’IA va remplacer massivement les travailleurs – les données disponibles suggèrent que ce scénario reste peu probable à court terme. Elle concerne plutôt les modalités d’acquisition de l’expérience professionnelle pour les nouvelles générations, dans un contexte où certaines portes d’entrée traditionnelles se rétrécissent. Comment faciliter l’accès aux premiers emplois qui permettent de développer ces compétences tacites, désormais essentielles ? C’est tout l’enjeu des politiques d’emploi des prochaines années.