Analyse

La grande transmission

Publié le : 08/01/2026

D’ici 2040, près de 9 000 milliards d’euros de patrimoine changeront de main en France. Sur la seule prochaine décennie, environ un quart du patrimoine total des ménages français sera transmis aux générations suivantes. Cette bascule inédite, baptisée « great wealth transfer » par les Anglo-Saxons, est commune à toutes les grandes économies occidentales. Elle tient à deux facteurs convergents : la démographie et le poids du patrimoine dans l’économie actuelle.

Quand les baby-boomers transmettent tardivement leur héritage

Le vieillissement constitue le premier moteur de ce bouleversement. L’arrivée des baby-boomers aux âges élevés provoque une hausse mécanique des décès.Cette génération nombreuse, qui bénéficie d’une espérance de vie plus longue que celle de ses parents, détient aujourd’hui l’essentiel du patrimoine privé français.

Mais ce transfert ne serait pas d’une telle ampleur sans le deuxième facteur : l’explosion du poids du patrimoine privé dans l’économie. Comme le rappelle André Masson dans L’Héritage au XXIe siècle, le patrimoine représentait deux fois le PIB dans les années 1950. Il représente aujourd’hui six fois le PIB. Par ailleurs, l’économiste rappelle que les plus de 60 ans détiennent 60% du patrimoine français alors qu’ils ne représentent que 25% de la population. Cette concentration inédite dans notre histoire s’explique par plusieurs phénomènes : la prospérité des Trente Glorieuses, la financiarisation de l’économie à partir des années 1980, l’accès facile à l’immobilier puis sa forte valorisation, les actifs financiers boostés par les politiques monétaires non-conventionnelles et une inflation contenue sur longue période.

Aujourd’hui, quatre Français sur dix reçoivent un héritage. Plus encore, la part du patrimoine d’origine successorale est passée d’environ 35 % dans les années 1970 à près de 60 % aujourd’hui, selon une note du Conseil d’analyse économique publiée en 2021. La constitution du patrimoine repose désormais majoritairement sur la transmission intergénérationnelle, bien davantage que sur le seul fruit du travail ou de l’épargne individuelle. La part des héritages dans le revenu national a doublé depuis les années 1960 et le montant médian hérité s’élève à 70 000 euros, d’après l’INSEE. L’âge moyen à l’héritage était de 35 ans à la Libération, il est aujourd’hui supérieur à 50 ans. Dans certains cas, des retraités héritent de retraités, ce qui alimente la concentration du patrimoine auprès des plus âgés.

En bref : on hérite davantage, et beaucoup plus tard. Cette dynamique rapproche progressivement nos sociétés contemporaines des sociétés patrimoniales du XIXe siècle, où l’héritage constituait déjà un déterminant central de la position sociale. Dans plusieurs pays développés, les flux d’héritage représentent désormais environ 10 % du PIB annuel, relève The Economist.

Les effets du boom des héritages s’observent jusque dans des domaines inattendus, comme le marché matrimonial. Les économistes parlent d’”assortative mating” pour décrire cette tendance à former des couples socialement homogènes, longtemps analysée à travers le prisme du diplôme ou du revenu. De récents travaux invitent à y ajouter le patrimoine. En Allemagne, une étude d’Étienne Pasteau et de Junyi Zhu montre que l’héritage pèse 2,5 fois plus que le revenu du travail dans le choix du conjoint. Une recherche menée au Danemark aboutit à des conclusions similaires. Dans “Le Père Goriot”, Balzac avait déjà, en son temps, analysé comment les logiques patrimoniales peuvent influencer les mœurs, notamment à travers son personnage Eugène de Rastignac.

Une dynamique appelée à durer

Ce phénomène n’a rien de passager. Le nombre de décès parmi les baby-boomers continuera d’augmenter au moins jusqu’au milieu des années 2030, pour se stabiliser à des niveaux bien plus élevés que les naissances. En d’autres termes, la forte natalité d’hier va se transformer en forte mortalité demain.

Cette perspective soulève différentes questions : comment organiser la solidarité entre les âges dans une société où les ressources sont concentrées en fin de vie, alors que les besoins se manifestent surtout en début de vie adulte, notamment pour se loger et fonder une famille ? Comment adapter les mécanismes de transmission à l’allongement de la durée de vie ? L’éducation financière apparaît dans ce contexte comme un enjeu démocratique: des citoyens mieux informés et mieux préparés sont plus à même de décider de manière éclairée de leur transmission.

Autre question : peut-on accepter de glisser vers une société où l’héritage prime sur le travail ? Comme le rappelle notre expert Antoine Foucher dans son ouvrage “Sortir du travail qui ne paie plus”, dans les années 1950 à 1970, avec une évolution du pouvoir d’achat de 4 à 6 % par an, un actif parvenait à doubler son niveau de vie en quinze ans de travail. Aujourd’hui, il faudrait plus de quatre-vingt-dix ans de travail pour y parvenir. En d’autres termes, le travail ne permet plus à la plupart des gens de changer véritablement de niveau de vie. Le risque économique et démographique lié au vieillissement de la population est bel et bien l’avènement d’une société où le patrimoine et le hasard de la naissance sont davantage valorisés que le travail.

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