Interview

Les seniors solidaires avec leurs jeunes

Publié le : 30/11/2020

Deux mois après la sortie du confinement, l’Ifop a réalisé pour le compte du Club Landoy, une vaste étude auprès de 4000 français de plus de 45 ans. Il en ressort une nette inquiétude face à l’emploi pour les seniors encore en activité, d’autant qu’ils sont souvent oubliés des plans de formation. Dans leur majorité, ils rejettent hausses d’impôts et report de l’âge légal de la retraite, même au nom de la solidarité nationale.

Les personnes âgées de 45 ans et plus, « c’est le pôle de stabilité de la société », affirme Jérôme Fourquet, le directeur du département opinion de l’Ifop. Dans l’enquête réalisée par l’institut de sondage pour le compte du club Landoy, rien n’indique que la crise sanitaire ait provoqué un « décrochage » de cette partie la plus âgée de la population française.

Confiance dans les institutions

La confiance dans les institutions a progressé de plusieurs points en un an : 58 % des seniors se disent « confiants dans les institutions », contre 53 % lors du précédent baromètre Landoy de 2019, quand la confiance dans la recherche scientifique et médicale, elle, accuse un recul de 3 points (de 86 à 83 %).

Large assentiment pour le confinement

Aussi contraignant fut-il, le confinement a suscité un large assentiment. À la question de savoir « s’il est normal que les pouvoirs publics restreignent nos libertés pour des raisons sanitaires », 75 % des seniors répondent « oui » sans barguigner.

Le sentiment de bienêtre économique reste largement majoritaire dans cette partie de la population : 75 % des Français de 45 ans et plus affirment se reconnaître dans l’affirmation : « On s’en sort avec les revenus actuels du foyer », un bon tiers d’entre eux (34 %) assurant « mener une vie agréable » grâce à ces mêmes revenus.

Et plus on vieillit, plus ce sentiment progresse.

« Le sentiment de bienêtre économique reste largement majoritaire dans cette partie de la population. »

Emploi, des sentiments contrastés

La crise sanitaire vient cependant assombrir le tableau. L’inquiétude des seniors encore en activité a fait un bond : ils sont près de 4 sur 10 à avoir peur de perdre leur emploi, 24 % d’entre eux se disant encore plus inquiets depuis la crise du Covid-19. La crainte est maximale chez les ouvriers et parmi les salariés des entreprises de moins de 10 salariés. « La crise sanitaire réactive la dualité du monde du travail entre les salariés protégés et les salariés exposés, qui ne se résume pas à l’opposition entre secteur public et secteur privé, souligne Jérôme Fourquet.

Si les plans sociaux spectaculaires annoncés par les têtes d’affiche comme Airbus occupent le devant de la scène, « c’est bien tout le maillage économique des sous-traitants, des artisans et commerçants qui est fragilisé », alerte le politologue.

Cette anxiété est encore plus flagrante concernant la capacité à retrouver du travail en cas de perte d’emploi. Cette fois, 65 % des seniors en situation d’emploi craignent des difficultés, dont 40 % « plus encore depuis la crise du Covid ». Là aussi, les ouvriers constituent le groupe qui anticipe le plus de difficultés (76 %).

« Tant que cette chape d’angoisse n’aura pas disparu, le rebond de la consommation espéré par le gouvernement se fera attendre », prévient Jérôme Fourquet. De fait, les Français ont placé 85 milliards d’euros, entre début mars et fin juillet, en épargne de précaution ; un carburant que les pouvoirs publics aimeraient voir injecté dans l’économie.

Le baromètre identifie d’autres points de crispation, à même de fâcher cette partie généralement placide de la population. Alors que le niveau de vie des retraités est en moyenne supérieur à celui des actifs et que l’écart est amené à s’accroître avec la crise économique, 67 % d’entre eux « ne sont pas prêts à payer davantage d’impôts ou de CSG pour assurer la solidarité nationale ».

Moins on gagne, plus le refus est net. Mais même dans les foyers où les revenus dépassent 5 300 € par mois, c’est « non » dans 57 % des cas.

Retraites, sujet hautement inflammable

Les déficits se creusent ? Pour autant, 54 % des Français âgés de 45 ans et plus se disent défavorables à un report de l’âge légal de départ à la retraite qui servirait à « rééquilibrer les comptes sociaux ». En la matière, il faut distinguer entre les seniors encore actifs et ceux qui se trouvent déjà à la retraite et donc à l’abri d’une éventuelle réforme. Sans grande surprise, 68 % des seniors situés dans la tranche d’âge des 45-64 sont opposés à une telle mesure… quand 72 % des 75 ans et plus y sont favorables !

« Les seniors et a fortiori les retraités font déjà beaucoup pour leurs proches, ils n’ont pas envie d’aider en plus la collectivité. »

Alors, égoïstes les seniors ? « Il faut y regarder de plus près », tempère Jérôme Fourquet. La pénibilité des métiers entre évidemment en ligne de compte dès qu’il s’agit de reculer le départ en retraite. Le rejet d’une telle mesure est massif chez les ouvriers interrogés (77 % sont contre), contre 31 % chez les cadres supérieurs. « La retraite est considérée comme une oasis, explique Jérôme Fourquet. Être retraité, c’est être à l’abri. Y toucher provoque une vraie déstabilisation psychologique chez bon nombre de seniors. »

Par ailleurs, parmi les raisons invoquées pour justifier un refus, c’est le souci de laisser la place aux jeunes qui tient la première place : 43 % des seniors qui se disent défavorables à un report de l’âge légal de la retraite mettent cette raison en avant ; 39 % pensent que « ce n’est pas juste de demander aux actifs de travailler encore plus longtemps qu’actuellement » et 18 % n’en veulent pas car « cela les obligerait à partir plus tard à la retraite ».

 « Les seniors et a fortiori les retraités font déjà beaucoup pour leurs proches, ils n’ont pas envie d’aider en plus la collectivité, analyse Jérôme Fourquet. En schématisant, ils ne vont pas être d’accord pour payer davantage de CSG, mais ils vont dans le même temps financer le permis de conduire d’un petit-enfant. » Ainsi, 66 % des répondants affirment donner régulièrement ou occasionnellement de l’argent à leurs enfants et 39 % à leurs petits-enfants. Si bien que pour le politologue, la guerre des générations évoquée par ces temps de Covid, « cela fait de jolis titres, mais dans les familles, elle n’existe tout simplement pas ».

Publié initialement le 18/09/2020 dans La Croix, par Emmanuel Reju

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