Analyse

Quand la crise du logement affecte le marché du travail

Publié le : 12/02/2026

Le 31ème rapport sur le mal logement en France, publié début 2026 par la Fondation pour le logement, met en lumière une réalité préoccupante : près de 643 000 personnes sont contraintes d’habiter chez un tiers, faute d’alternative.

La situation du logement social en France atteint des sommets préoccupants. Mi-2024, plus de 2,7 millions de ménages attendaient un logement social, un chiffre record. Dans le même temps, la construction s’effondre : à peine plus de 80 000 logements sociaux ont été financés en 2024, le pire bilan depuis vingt ans.

Paradoxalement, le logement social est ouvert à une large partie de la population : près de sept Français sur dix y sont éligibles, sous conditions de ressources. Aujourd’hui, ces logements accueillent quelque 10 millions de locataires, soit un ménage sur six. Mais face à l’afflux de demandes, le système ne peut plus remplir sa double mission : loger en priorité les plus démunis tout en restant accessible aux classes moyennes

Au total, plus d’un million de personnes ne disposent pas d’un logement personnel en France. Cette dégradation trouve ses racines dans un faisceau de causes. En 2023, la pauvreté touche 15,4 % de la population, un record depuis trente ans. L’essor des emplois précaires et du temps partiel fragilise les dossiers de location. Les familles monoparentales multiplient les demandes : +125 000 entre 2021 et 2024, soit une progression de 22 %. S’y ajoutent l’accès plus complexe aux titres de séjour pour les personnes étrangères et la saturation des dispositifs d’hébergement d’urgence.

Une pression particulière sur les jeunes

La situation des jeunes actifs et étudiants illustre l’ampleur de la crise. Alors que le nombre d’étudiants est passé de 2,7 millions en 2019 à près de 3 millions en 2024, l’offre de logements n’a pas suivi. A Bordeaux, certains en viennent à loger dans des box de parking, faute d’alternative accessible. 

Une note du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, intitulée « Jeunesse d’hier et d’aujourd’hui : le grand déclassement ? », objective cette dégradation sur cinquante ans. En 40 ans, la part de propriétaires a augmenté de 6 points chez les 30-39 ans, mais de 13 points pour l’ensemble des Français.

L’écart entre les revenus s’est aussi dangereusement creusé. Dans les années 1970, les jeunes adultes modestes accédaient presque aussi facilement à la propriété que les plus aisés. Quarante ans plus tard, le fossé s’est transformé en gouffre : l’accession à la propriété a chuté de moitié chez les moins favorisés, tandis qu’elle a bondi chez les hauts revenus, qui sont désormais deux tiers à devenir propriétaires.

Plus révélateur encore : pour acquérir le même logement avec le même taux d’effort initial et le même apport personnel, il faudrait théoriquement vingt-trois ans de remboursement en 2025, contre une dizaine d’années seulement en 1975. Le coût total du logement a lui aussi augmenté : entre 1975 et 2015, le poids du loyer dans les revenus des locataires a plus que doublé. En bref, l’effort financier pour accéder au logement, qu’il s’agisse d’achat ou de location, s’est considérablement accru, et les jeunes en paient le plus lourd tribut.

L’équation impossible ?

Pour louer un logement, les bailleurs exigent généralement un CDI et des revenus équivalents à trois fois le montant du loyer. Cette inadéquation entre les critères d’accès au logement, qui n’ont guère évolué, et la réalité du marché du travail actuel, crée un cercle vicieux qui freine la mobilité professionnelle et l’accès à l’emploi. Les jeunes se retrouvent ainsi pris en étau : sans logement stable, difficile d’accepter un emploi éloigné de son hébergement actuel ; sans CDI, impossible d’accéder à un logement. 

Selon un sondage Odoxa pour Nexity, 30 % des 18-34 ans ont déjà renoncé à candidater à un emploi faute de logement, et 24 % à suivre les études ou formations souhaitées.

Cette situation préoccupe directement les entreprises, confrontées à un nouveau défi de recrutement. Dans une enquête publiée fin 2024, l’Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) révèle que pour 28 % des décideurs RH, le logement constitue un frein au recrutement. 

Des entreprises qui se mobilisent

Face à cette contrainte devenue structurelle, certaines entreprises développent des solutions innovantes. Le groupe GRDF met à disposition des logements de fonction pour ses agents ou ses salariés contraints à des astreintes sur le lieu de travail. À Lyon, la Fondation ARHM (Action et recherche handicap et santé mentale) réserve deux hôtels F1 aux salariés qui viennent d’être recrutés, les y loge gratuitement pendant deux mois, le temps de trouver un logement pérenne. Des solutions d’urgence qui témoignent de l’acuité du problème.

Dans le Pays basque, une initiative étonnante a vu le jour : neuf chefs d’entreprise ont créé le projet « Lan eta Bizi Herrian » (« travailler et vivre au Pays » en basque). Ensemble, ils ont investi 1,5 million d’euros pour acquérir et rénover des biens destinés à leurs 700 salariés. 

Ces initiatives, aussi louables soient-elles, ne peuvent à elles seules résoudre une crise structurelle, et témoignent moins d’une responsabilité sociale des entreprises que d’une défaillance publique. Une situation qui interroge : jusqu’où le secteur privé devra-t-il suppléer les carences d’une politique publique du logement à bout de souffle ?

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