Interviews

Publié le : 22/01/2026

Le vieillissement de la population et les évolutions du marché du travail posent de nouveaux défis. Brigitte Pisa, vice-présidente de l’Agirc-Arrco, a accepté de partager avec le Club Landoy son analyse des conditions nécessaires au maintien de la solidarité intergénérationnelle, de la place des actifs dans un système par répartition et des enjeux de compréhension et de lisibilité des droits à la retraite.

Le vieillissement de la population rebat les cartes du système des retraites. Selon vous, quelles évolutions sont indispensables aujourd’hui pour préserver la solidarité intergénérationnelle ?

La retraite se joue d’abord dans les parcours professionnels. Avant de parler des paramètres du système, il faut regarder le marché du travail : l’emploi, la durée des carrières, la capacité à cotiser dans le temps. C’est sur cette base que se construit la solidarité intergénérationnelle.

Oui, le vieillissement de la population change profondément la donne. Nous ne sommes plus dans un système conçu pour deux à trois années de retraite, mais pour une période qui dure souvent vingt ans, en bonne santé. La retraite est devenue une étape de vie à part entière, avec des besoins spécifiques. Ne pas définir clairement ce qui doit être prioritaire à ce moment-là, c’est prendre le risque de décisions incohérentes.

Mais la solidarité intergénérationnelle ne se limite pas aux retraites. Elle engage l’ensemble de notre protection sociale, en particulier la santé. C’est pourquoi il faut avoir le courage de réinterroger le contrat social de 1945, non pas pour le fragiliser, mais pour le rendre durable face aux réalités actuelles.

Enfin, il y a des angles morts qu’on ne peut plus ignorer, au premier rang desquels la dépendance. Qui doit en assumer le coût ? Comment l’anticiper ? Ces questions doivent être posées frontalement, en distinguant clairement les situations de handicap. Ce sont des débats difficiles, mais indispensables si l’on veut préserver la solidarité plutôt que la subir.

Les jeunes générations ont parfois le sentiment de « payer pour un système dont elles ne bénéficieront pas ». Comment répondre à cette défiance ?

Il faut d’abord être clair : le système de retraite se construit avec les actifs d’aujourd’hui. Dans un système par répartition, tant qu’il y a de l’emploi et des cotisations, il y a des droits et des pensions. Il n’y a aucune raison objective pour que les jeunes générations ne bénéficient pas d’une retraite collective.

La défiance tient en grande partie à un déficit de pédagogie. La retraite est souvent perçue comme un sujet lointain, presque abstrait, alors qu’elle est la suite directe de la vie professionnelle. Or beaucoup de jeunes actifs ne savent pas ce que financent leurs cotisations, ni comment se construisent leurs droits.

Faire de la pédagogie, c’est d’abord redonner de la lisibilité : apprendre à lire une fiche de paie, comprendre à quoi servent les cotisations, d’où vient le système et ce qu’il a permis de construire. Le pacte social de 1945 visait à garantir un droit universel à la retraite ; il a permis de sécuriser massivement les parcours de fin de vie professionnelle, même s’il reste des situations de fragilité.

Surtout, il ne faut pas opposer les générations. La retraite de demain se construit avec la population active d’aujourd’hui. Plus le système est compris, plus il peut être discuté, ajusté et fait évoluer démocratiquement. C’est à cette condition que la confiance peut être restaurée et que la solidarité intergénérationnelle peut durer.

Les femmes bénéficient en moyenne de pensions plus faibles et sont moins nombreuses que les hommes à appartenir aux catégories sociales ayant les capacités financières d’épargner. Que pensez-vous du rôle que peuvent jouer les institutions et les entreprises pour réduire ces inégalités ? L’éducation financière des femmes devrait-elle devenir une priorité stratégique des acteurs de la protection sociale ? Quelles actions concrètes préconisez-vous ?

Posons d’abord le bon diagnostic : les inégalités de retraite sont la conséquence directe des inégalités de carrière. Tant qu’on traite la retraite comme un sujet autonome, on évite le cœur du problème : l’activité, la rémunération et la manière dont les parcours professionnels sont organisés.

À l’embauche, à diplôme égal, les écarts entre les femmes et les hommes sont aujourd’hui faibles. Le décrochage intervient ensuite, de façon presque systématique, après un congé maternité. Il s’accentue encore avec les congés parentaux et le recours au temps partiel, qui reste majoritairement féminin. Ce sont ces ruptures de trajectoire, bien plus que le système de retraite lui-même, qui produisent des pensions plus faibles.

Les régimes de retraite font pourtant leur part. Des mécanismes de solidarité ont été mis en place : trimestres et points attribués avec ou sans cotisations, dispositifs correcteurs, droits familiaux. Mais il faut le dire clairement : la retraite ne peut compenser durablement des carrières discontinues et des salaires plus bas sur vingt ou trente ans. Elle ne fait que révéler des inégalités construites bien en amont.

La priorité est donc d’agir sur les parcours professionnels. Cela engage directement les entreprises et les institutions, sur l’égalité salariale, l’évolution de carrière après les maternités et l’organisation du travail.

L’éducation financière constitue un levier complémentaire. Elle permet de mieux comprendre comment les droits se construisent dans le temps, d’identifier les effets de certaines situations professionnelles sur le long terme et de donner de la visibilité dans des trajectoires souvent fragmentées. Elle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une action plus large sur les causes structurelles des inégalités.

Les progrès sont réels, mais encore insuffisants. Tant que les inégalités de carrière persistent, les inégalités de retraite persisteront.

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